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Dans la tête d’une dépressive à soutenir

En scrollant sur Facebook, je suis tombée sur les publications d’une jeune fille, qui appelait au suicide. Je voulais essayer de comprendre la dépression, et ce qui se passe dans le quotidien de ceux qui vivent avec. Elle a accepté de répondre à mes questions. Elle a d’ailleurs mis en ligne une cagnotte pour la soutenir à aller mieux, et voir un peu de paysage. Je vous mets le lien ici. Une interview pour mieux comprendre une maladie dont on pointe souvent du doigt ceux et celles qui en souffrent en disant que « ce n’est qu’une question de volonté ».

– Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, que t’inspire cette phrase ?

Que Nietzsche avait des capacités de résilience que je n’ai pas ! De ce que j’ai pu observer, vivre et voir, ce qui ne nous tue pas laisse souvent des marques indélébiles. Prenons un exemple : une enfant incestée toute son enfance par son père. Elle va développer ce qu’on appelle des stress post-traumatiques. Par exemple, lorsqu’elle verra un homme qui ressemble à son père dans la rue, elle va vivre un stress extrême, revivre le trauma, avoir des flash-back, etc. Ce qui ne nous tue pas, par conséquent, selon moi, dans un premier temps du moins, nous fragilise. Mais ça n’engage que moi.

– Est-il possible de surmonter les blessures de l’enfance ?

Oui, certain.e.s y arrivent. Pas moi. Mais il y a de grands résilients. Regardez Natascha Kampusch ou Sabine Dardenne. Le livre de cette dernière m’avait bouleversée : « J’avais douze ans, j’ai pris mon vélo et je suis partie à l’école », elle y raconte comment elle a laissé les épisodes traumatiques vécus avec Dutroux « derrière elle ». C’est très fort. Une capacité de résilience incroyable. J’admire ces femmes qui font de leurs blessures d’enfance une force pour la suite de leur existence.

– Que t’est-il arrivé ?

J’ai vécu, enfant, des violences sexuelles, physiques et psychologiques à répétition. Une séquestration également.

– Comment tu as pu gérer tes études à l’unif ?

Mon parcours académique a été très chaotique à cause de mes épisodes dépressifs. J’ai 29 ans et je vais normalement enfin finir cette année un master en cours du soir en sciences du travail. Mais faire des études était très compliqué. À l’époque, je ne présentais pas tous les symptômes que je présente aujourd’hui de psychotraumatismes et de dépression. Mais je me souviens de mes difficultés à gérer mes émotions et à me concentrer en cours et en bibliothèque. C’est un peu comme si j’étais un système informatique avec des failles, des bugs. Dans mon cas, le système a failli complètement à 24 ans, mais déjà avant il y avait des bugs. À 24 ans, j’ai vu un documentaire avec une scène de viol et c’est là que toute mon enfance est remontée à la surface.

– Et à 24 ans, tu es donc tombée en dépression ?

Oui, j’ai fait une tentative de suicide : j’ai voulu sauter sous un métro. J’étais désespérée. Mes journées étaient remplies de crises d’angoisse et/ou de tétanie, de fatigue, de stress et mes nuits de cauchemars un peu particuliers. En fait, à l’époque, j’ai commencé à revivre des scènes traumatisantes de mon enfance dans mon sommeil. Ça s’est déclaré en 2014. On est bientôt en 2019 et mes journées ainsi que mes nuits sont toujours ponctuées de ces moments d’angoisse, de tristesse, d’horreur. C’est extrêmement fatigant et désespérant.

– Comment décrirais-tu ta maladie en terme de symptômes et de ce que ça t’empêche de faire ?

Tu as une perte d’intérêt pour tout, sortir de ton lit et prendre une douche te paraît une montagne infranchissable, tu es triste, parfois apathique, anxieuse. Tu as un sommeil agité. Tu es fort fatiguée, fébrile, tu as une perte d’appétit. Tes facultés de concentration sont amoindries, tu as des idées suicidaires, tu rumines des pensées négatives. En résumé, la dépression m’empêche de pratiquement tout faire. Je n’ai envie de rien et je me renferme. C’est vraiment une maladie grave. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, c’est la première cause d’incapacité dans le monde.

« L’OMS (Organisation mondiale pour la Santé) estime que les troubles dépressifs représentent le 1er facteur de morbidité et d’incapacité sur le plan mondial (communiqué de mars 2017). Ainsi, on compte plus de 300 millions de personnes dans le monde souffrant de dépression soit une augmentation de plus de 18 % de 2005 à 2015. La dépression n’est pas un trouble de santé à prendre à la légère. Elle peut conduire au suicide. Chaque année, près de 800 000 personnes meurent en se suicidant. Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-29 ans. » 

– Comment gères-tu ta dépression ?

En essayant de me faire aider et en me rattachant à la lecture et aux documentaires. J’ai suivi des psychothérapies, fait de l’EMDR, de l’hypnose, de la pleine conscience. J’ai essayé différentes techniques qui jusqu’à aujourd’hui sur moi n’ont pas fonctionné. Mais entendons-nous bien : je ne parle que de moi. Je connais des gens ayant vécu de gros traumatismes qui grâce à ces techniques s’en sont sortis. Personnellement, je trouve de rares moments de répit en lisant un bon roman ou en regardant un chouette documentaire. Mais c’est très rare malheureusement.

– Quelles sont les solutions à la dépression ?

Selon la médecine actuelle, les solutions à la dépression passent par la psychothérapie, le sport, la prise d’antidépresseurs notamment. Mais il existe de multiples autres propositions : d’aucuns suggèrent la thérapie au contact des animaux, par exemple. Je ne suis pas psychologue, je ne pourrais pas développer de manière exhaustive ce qui existe et ce qui d’après les études fonctionne.

– Il est possible de guérir de la dépression. Pourquoi envisages-tu l’euthanasie ?

Car je constate que malgré les soins prodigués, je ne guéris pas. Que ma douleur est quotidienne, étouffante, présente chaque seconde et que je veux que ça s’arrête.

– Pourquoi avoir fait une cagnotte ?

Ça fait des années que je ne suis pas partie un peu au soleil, bêtement en vacances. Peut-être que ça me ferait du bien de voir un autre paysage ? N’ayant pas les moyens financiers pour cela, j’ai lancé une cagnotte sur internet en espérant que les internautes pourraient m’aider en se cotisant.

– Tu réponds quoi à ceux qui te disent que c’est une question de volonté pour s’en sortir ?

Ben tiens, donc ! Et quand tu as un cancer, c’est une question de volonté pour s’en sortir ? La douleur liée à la dépression te tombe dessus comme une mauvaise grippe. Tu sais, la grippe ; tu t’endors et le lendemain tu te réveilles avec le nez qui coule, de la fièvre, des frissons, de la toux sèche. La dépression, c’est la même chose. Ça te tombe dessus et tu ne t’en sors pas juste avec de la volonté. C’est bien plus complexe que cela. J’invite tout le monde à lire : « Face aux ténèbres » de William Styron pour mieux comprendre la dépression. Il y a une citation de ce livre que j’aime particulièrement : «Quant à ceux qui ont séjourné dans la sombre forêt de la dépression, et connu son inexplicable torture, leur remontée de l’abîme n’est pas sans analogie avec l’ascension du poète, qui laborieusement se hisse pour échapper aux noires entrailles de l’enfer ».

2 thoughts on “Dans la tête d’une dépressive à soutenir

  1. Aurore exprime avec simplicité la complexité d’une pathologie qui m’envahit.
    Je ne peux que valider et vous remerciez de faire entendre ceux qui restent sans voix.

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